Créer une tension dramatique

- septembre 4, 2020 -

Le cœur d’une histoire se joue dans le conflit entre ce que désire réellement un personnage et ce qu’il est obligé de subir. De ce conflit découle la tension dramatique, un danger pour le personnage de se perdre, de couler, de mourir psychiquement ou physiquement. Comment créer cette tension dramatique, rouage essentiel du plaisir de lire ? Quelques éclairages dans cet article.

 

Qu’est-ce que la tension dramatique ?

Pourquoi un lecteur est-il si impatient de continuer à lire un roman ? Parce que l’auteur a créé une tension dramatique : la promesse qu’un personnage affronte quelque chose de décisif pour lui. La tension dramatique se fonde sur nos peurs ancestrales (d’être tué, capturé, abandonné, agressé, isolé). En lisant, nous cherchons à vivre intensément ces émotions, tranquillement sous la couette.

  • L’une des tâches du romancier est donc de construire cette tension, de créer du danger, d’amener son protagoniste à risquer sa vie (physique ou psychique), à se rendre vulnérable. Dans une histoire, le danger n’est pas juste un danger abstrait. C’est une menace définie et immédiate qui pèse sur votre protagoniste.
  • Nulle obligation d’écrire un spectaculaire thriller pour produire de la tension dramatique. Imaginez une protagoniste qui déclare son amour publiquement et qui se voit éconduite au grand jour. Aïe ! Pensez à un autre qui redoute par-dessus tout de croiser son copain d’enfance qu’il a maltraité. Le fantôme du passé réapparaît. Aïe ! La tension dramatique n’est pas l’apanage des chutes d’hélicoptère et des tueurs psychopathes. Elle n’exclut ni la finesse ni la complexité. On pourrait même arguer qu’elle les renforce.
  • La durée du danger définit les limites de votre histoire. Autrement dit : l’histoire commence quand la situation met le personnage en péril et s’achève lorsque celui-ci s’extrait du danger. Le lecteur cherche le relâchement final de la tension, le soulagement, le calme après la tempête, la transformation après les épreuves. Mais sans épreuves ni luttes, pas de tension, pas d’histoire, pas de plaisir de lire.

 

Comment créer une tension dramatique ?

Il n’existe pas de recette miracle, bien entendu. Prenez ces conseils comme de solides bases pour démarrer votre moteur dramatique.

  • Le plus courant : le désir du protagoniste est empêché par des forces externes. Ces forces externes sont souvent dramatisées à travers un ou plusieurs personnages antagonistes. Mais ce peut-être un milieu naturel (ou socio-économique) hostile. Le lecteur s’identifie au désir positif (obtenir la garde de son enfant, lutter contre la mafia locale, arrêter de picoler, vivre un amour, etc.) et redoute le possible échec dévastateur.
  • Le personnage a deux désirs contradictoires, d’importance égale. Il s’agit notamment du personnage qui se bat pour des valeurs ou un idéal, qui suit un code de conduite. On admire ce genre de personnage, mais les circonstances exigent qu’il sacrifie des proches ou qu’il meurent. Quelquefois, le personnage sacrifie son code moral, et c’est tout aussi douloureux. Le dilemme moral est au cœur de ces histoires.
    Exemples : Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand ; Ce que le jour doit à la nuit, Yasmina Khadra
  • Le désir du personnage met le lecteur mal à l’aise. Soit que le désir soit égoïste (obtenir de l’argent, du pouvoir, du sexe), soit que la stratégie mise en place soit dévastatrice, ambivalente, pathologique. Le lecteur ne veut pas que le personnage aille plus loin, il redoute ses prochaines actions.
    Exemples : La fille du train, Paula Hawkins ; Lolita, Vladimir Nabokov ; Série des Tom Ripley, Patricia Highsmith
    (j’avoue avoir un petit faible pour ce genre d’histoire…)
  • Le personnage est confronté à un mystère, à une puissance ou un monde inconnu. Il cherche. La tension résulte ici de notre peur de l’inconnu mais aussi de notre soif de curiosité, de découverte, de vérité. Si le roman d’enquête et le fantastique sont les types de récit qui jouent le plus avec notre curiosité, le mystère trouve une place de choix dans la plupart des romans contemporains.

L’important, vous l’avez deviné, c’est que vos lecteurs se « fassent du souci » pour votre protagoniste, qu’ils comprennent sa manière d’être et ce qui motive ses actions.

 

Désir, conflit et tension dramatique

  • Le désir du personnage constitue l’ossature de l’histoire. C’est un bon point de départ pour commencer à raconter. Mais identifier le désir profond de votre protagoniste est une chose complexe qui parfois ne se découvre qu’en cours d’écriture. Or sur la page, la complexité se traduit souvent par de la confusion. Pire, elle débouche souvent sur un personnage qui erre sans but, à se demander ce qu’il veut. Une tentation à laquelle il faut résister, car elle entraîne des écrits plats.
  • La solution est souvent de trouver un but externe et concret, une quête, une obsession, une urgence qui donnent au personnage quelque chose à atteindre, à chercher, à défendre ou à éviter. Ce but concret fournit une urgence dramatique, créé du mouvement. Même si ce but ne représente que partiellement ou contredit en cours d’histoire ce que désire vraiment le personnage.

Imaginons que le désir profond de votre personnage Victor est d’être un bon père avec sa fille (pas comme son enflure de padre à lui). Depuis la naissance de sa fille, il a mis entre parenthèses boulot, relations amicales, etc., pour se consacrer à son rôle de père.

Ce désir, en soi, ne crée aucune tension. Faites-le divorcer et enlevez-lui la garde de sa fille et vous lancez un moteur dramatique puissant, une dynamique. L’écriture et la singularité des scènes viendra amplifier cette dynamique.

  • Un but est concret, c’est-à-dire qu’il se traduit en actions immédiates. Si le but de Victor est d’obtenir la garde de son enfant, il va tenter des choses : commencer par monter un dossier contre son ex-épouse, contacter un avocat, etc. Mais vous l’avez compris, si à la première audience, Victor obtient la garde de son enfant, l’histoire se termine ici. Et ce ne sera guère palpitant, ni profond.

Il manque d’épreuves, de conflit. Le conflit sert à augmenter la tension dramatique, à faire en sorte que l’échec de votre personnage principal soit possible, voire inéluctable.

Mais l’intérêt dramatique du conflit ne se réduit pas à une suite palpitante de péripéties, toutes plus éprouvantes les unes que les autres. C’est une insuffisance que l’on remarque souvent chez les narrateurs débutants.

  • Le conflit sert surtout à révéler votre protagoniste, à tester sa volonté, ses valeurs, ses relations, ses limites. Bref, à le déshabiller du superflu et de ses mensonges : de quoi est-il fait ? jusqu’où est-il prêt à aller ? Le conflit permet de griser le bien et le mal, de complexifier l’être humain sur la page. Si Victor perd à une première audience puis à une deuxième et qu’il n’a plus de recours légal pour obtenir la garde de son enfant… Que lui reste-t-il comme options ? Mais surtout : Victor est-il un père si dévoué que ça ?

À partir de là, l’histoire devient humainement paradoxale (donc profonde) et la tension dramatique est décuplée.

Y’a plus qu’à.

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